
Il y a des pochettes qui ne décorent pas, elles invoquent.
« Mournbraid » d’EVERMORE s’ouvre comme un vitrail fendu par la braise. Un cimetière noyé dans un rouge d’hémoglobine astrale, une lune énorme comme une blessure suspendue et, au premier plan, une silhouette assise au pied d’une pierre. De dos. Déjà partie. Déjà restée. Sa natte écarlate tombe comme une corde de cloche, comme un vœu tressé, comme un souvenir qu’on refuse de laisser se défaire.
Et là, posé sur la stèle, un corbeau noir, immobile et souverain. Il n’est pas un décor, il est la phrase finale.
On pense alors à Edgar Allan Poe, à ce visiteur de nuit qui ne vient pas expliquer, mais répéter. À cette voix d’encre qui martèle la même syllabe jusqu’à faire céder l’âme. Ici, le corbeau d’EVERMORE n’est pas seulement l’oiseau des mauvais présages mais il est l’archiviste du chagrin, le témoin qui ne cligne pas des paupières. Un gardien sur le seuil, un oracle à plumes qui semble dire, sans même ouvrir le bec : Nevermore.
Et tout l’album ressemble à cette scène-là. Une chambre intérieure, les rideaux tirés, la tempête dans la poitrine, et la question qui revient, non pas « pourquoi ? », mais « comment vivre avec ? ».
La musique, telle qu’on la devine à travers les textes et l’intention affichée, est un metal de grande nef. Des guitares comme des poutres, des refrains comme des vitres qui éclatent en lumière. Mais « Mournbraid » n’emploie pas l’épique pour fuir la douleur. Il l’utilise pour lui donner une architecture.
Ici, l’héroïsme n’est pas de vaincre un monstre mais c’est de ne pas se laisser avaler par soi-même.
Dans « Underdark », la chute n’a rien de mythologique, c’est un gouffre intime, une imploration serrée entre les dents pour sauver l’homme de l’homme.
« Nightstar Odyssey » lève les yeux vers des constellations comme on lève un verre à l’absence avec une foi tremblante. Atlantis y devient la promesse d’un ailleurs qui guérirait, mais qui ressemble surtout à une obsession belle, dangereuse et nécessaire.
« Titans », lui, parle d’héritage comme on parle d’un feu qu’on transmet malgré soi. Père flamme, mère glace, et au milieu l’enfant devenu adulte, tentant de faire pousser quelque chose dans la cendre.
Puis vient « The Oath of Apathy », serment froid, presque clinique : une couronne passée de main en main, non pour régner, mais pour éteindre. La peur comme méthode. La résignation comme programme. Une chanson qui ne frappe pas seulement : elle glace.
« The Illusionist (Raise The Curtain) » remet des projecteurs sur le mensonge. Celui qu’on fabrique pour plaire, celui qu’on entretient pour survivre. Rideau, applaudissements, puis silence… le truc s’use, le public s’en va, l’artiste reste seul avec ses mains vides.
Et au cœur, le titre : « Mournbraid « . Là, la pochette devient chant. Un parent à genoux près d’une tombe, la colère envoyée « aux Seigneurs d’en haut », l’amour serré dans une tresse comme on serre un talisman. C’est le morceau où l’on comprend que la natte n’est pas un accessoire : c’est un nœud. Un lien. Un refus de rompre. Un fil rouge cousu entre les vivants et les morts.
« Ravens at the Gates » élargit le cadre. Le corbeau n’est plus seulement le messager du deuil, il devient bannière, silhouette de résistance sur les portes. Un oiseau de nuit qui apprend à tenir debout dans la tempête.
Et « Old Man’s Tale », en guise de dernière lampe, ressemble à une lettre qu’on n’osait pas écrire. Le père qui parle, le temps qui mord, la tendresse qui arrive trop tard mais arrive quand même.
Alors oui, si Poe faisait du corbeau une sentence, EVERMORE en fait un compagnon. Le même oiseau, la même noirceur, mais une autre nuance. Ici, le corbeau ne vient pas seulement dire « jamais plus », il vient aussi rappeler ceci : la mémoire n’est pas une prison, qu’elle peut être une tresse douloureuse, serrée, mais vivante.
« Mournbraid » s’annonce comme un album où le power metal se salit les mains dans l’humain, sans perdre son éclat. Un disque rouge comme la lune de la pochette : beau parce qu’il brûle, tragique parce qu’il chante. Et dans l’ombre, perché sur la stèle, le corbeau reste là, immobile, impérial, répétant au cœur ce qu’il n’ose pas s’avouer…
Nevermore…

Artiste : EVERMORE
Album : Mournbraid
Date de sortie : 20/03/26
Label : Scarlet Records




