
Avec « Two Shades of Blue », ROBBEN FORD revient comme reviennent les grands stylistes : sans fracas inutile, mais avec cette autorité calme qui appartient aux musiciens ayant traversé les décennies sans jamais s’y figer.
Ce nouvel album s’impose d’emblée comme une œuvre de maturité, où le blues, la soul, le jazz et la sophistication harmonique se rencontrent dans une même lumière crépusculaire.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont « Two Shades of Blue » porte en lui plusieurs disques à la fois. Le projet était né, à l’origine, comme un hommage instrumental à Jeff Beck. ROBBEN FORD avait même acheté une Stratocaster pour l’occasion et repensé son pedalboard dans cet esprit. Mais l’album a bifurqué en cours de route, comme si la musique refusait de se laisser enfermer dans un concept unique.
Des sessions américaines ne subsistent finalement que trois pièces instrumentales, The Fire Flute, The Light Fandango et Feeling’s Mutual, tandis que le reste du disque a trouvé sa forme définitive à Londres, au contact d’un autre groupe, d’une autre respiration, d’une autre couleur. C’est précisément cette métamorphose qui donne à l’ensemble sa profondeur. Un album pensé d’abord comme un geste de style, et devenu peu à peu un véritable récit musical.
La première secousse vient de Make My Own Weather, morceau d’ouverture et premier single, porté par un groove sec, nerveux, presque mécanique, que ROBBEN FORD a voulu faire gronder comme une moto. Mais derrière l’élan rythmique, il y a surtout une profession de foi, celle d’un homme qui refuse l’assignation, la pesanteur, la laisse. Les paroles disent la liberté retrouvée, la capacité à inventer son propre climat intérieur plutôt que de subir celui des autres. C’est un blues de mouvement, de refus, presque d’émancipation physique. Il ouvre l’album avec panache, sans nostalgie, comme pour rappeler que le blues n’est jamais plus vivant que lorsqu’il avance.
Le reste du disque confirme cette impression d’élégance mobile. Perfect Illusion déroule une grâce plus soul, presque suspendue, née d’une image infime. Une goutte d’eau prise pour un bijou que ROBBEN FORD transforme en méditation sur l’apparence, l’éblouissement, l’instant trompeur.
La chanson-titre, Two Shades of Blue, s’inscrit davantage dans la tradition du slow blues, mais avec cette noblesse de toucher et cette science de l’espace qui empêchent toute lourdeur.
Puis viennent deux relectures, Jealous Guy de John Lennon et Black Night, standard popularisé par Charles Brown, qui disent beaucoup de l’art de ROBBEN FORD : ne jamais reprendre pour illustrer, mais pour réhabiter. Chez lui, la reprise n’est pas un hommage figé ; elle devient une conversation avec la mémoire du blues et du songwriting.
Autour de lui, les musiciens comptent pour beaucoup dans cette réussite. Les sessions londoniennes réunissent Ianto Thomas à la batterie, Jonny Henderson aux claviers, Robin Mullarkey à la basse, ainsi qu’une section de cuivres formée de Paul Booth, Ryan Quigley et Trevor Mires. Les morceaux instrumentaux, eux, convoquent Darryl Jones, Larry Goldings et Gary Husband. Cette double distribution explique en partie la richesse du disque : d’un côté, une chaleur organique, presque club, sur les morceaux chantés ; de l’autre, une virtuosité plus tendue, plus aérienne, sur les plages instrumentales. L’album traverse ainsi plusieurs bleus : celui du blues bien sûr, mais aussi celui de la nuit, de la distance, de l’élégance et du feu contenu.
Il faut dire que ROBBEN FORD a toujours avancé ainsi, à contre-pente des étiquettes. Cinq fois nommé aux Grammy Awards, passé par Joni Mitchell, Miles Davis, George Harrison, Jimmy Witherspoon ou encore The L.A. Express, il a construit une œuvre où le blues n’est jamais un enclos mais un point de départ. Son site officiel rappelle qu’il a déjà publié plus de seize albums sous son nom ; ses documents de présentation placent d’ailleurs « Two Shades of Blue » dans la lignée de ses disques de prédilection, aux côtés de « Talk to Your Daughter » et « Tiger Walk ».
À 74 ans, il ne donne pourtant jamais le sentiment de capitaliser sur un héritage. Sa devise pourrait tenir dans cette phrase : « I always want to do something different. » Tout l’album est là, dans ce refus du confort.
La pochette, dominée par un bleu profond et par le visage saisi dans une sorte d’extase intérieure, résume assez bien le disque.
« Two Shades of Blue » n’est pas un album démonstratif, c’est un album d’intensité retenue. Il y a de la technique, bien sûr, et même une forme de virtuosité souveraine. Mais l’essentiel est ailleurs, il est dans la façon dont chaque morceau semble chercher non pas l’effet, mais la justesse, non pas la performance, mais la vibration exacte.
ROBBEN FORD ne joue pas pour impressionner. Il joue pour faire tenir ensemble la précision, le sentiment et la liberté.
Au bout du compte, « Two Shades of Blue » ressemble à ce que seuls les grands musiciens savent encore offrir. Un disque qui regarde derrière lui sans s’y attarder, et devant lui sans forcer le trait. Un disque où le blues cesse d’être une couleur unique pour devenir un spectre entier.
Chez ROBBEN FORD, le bleu n’est pas seulement une humeur, c’est une matière vivante, traversée d’ombres, de chaleur, de mémoire et d’élan. Et c’est peut-être là, dans cette nuance souveraine, que réside la beauté profonde de ce nouvel album.

Artiste : ROBBEN FORD
Album : Two Shades Of Blue
Date de sortie : 27/03/26
Label : Mascot Label Group




