
Perdu dans le brouillard.
Certaines pochettes donnent simplement une identité visuelle à un album. D’autres semblent en contenir l’essence même. Celle de « From a Distance » appartient à cette seconde catégorie. Une silhouette solitaire, engloutie par une forêt noyée dans le brouillard. Impossible de ne pas penser à Silent Hill. Et après plusieurs écoutes, difficile de trouver une meilleure image pour décrire ce que propose 156/SILENCE sur ce sixième album.
Car « From a Distance » ressemble moins à une collection de chansons qu’à une longue traversée d’un paysage abandonné. Un endroit où les repères disparaissent progressivement, où chaque pas semble nous éloigner un peu plus de la réalité. Les arbres deviennent des ombres, les souvenirs prennent vie et les pensées les plus sombres remontent lentement à la surface.
Depuis plusieurs années, 156/SILENCE refuse de suivre une trajectoire prévisible. Chaque album semble déconstruire le précédent pour reconstruire quelque chose de différent. Après l’ouverture mélodique de « People Watching », le groupe aurait pu se contenter d’en reprendre la formule. Au lieu de cela, « From a Distance » pousse encore plus loin l’exploration : plus atmosphérique, plus cinématographique, plus oppressant aussi.
Dès les premières minutes, une étrange sensation s’installe. Comme si quelque chose se cachait constamment hors champ. Les morceaux avancent dans une tension permanente, entre explosions de violence et passages presque fantomatiques. Produite par Josh Schroeder, la musique conserve toute la brutalité qui a fait la réputation du groupe, mais celle-ci semble désormais émerger d’un environnement beaucoup plus vaste. Les breakdowns ne tombent plus comme de simples démonstrations de force ; ils surgissent comme des créatures dissimulées dans le brouillard.
Cette impression de malaise permanent traverse tout l’album. « Order & Entropy » observe la lente désintégration intérieure d’un esprit incapable de trouver un équilibre. « Swept From Under (Call of the Void) » donne une forme tangible aux pensées intrusives, comme si elles devenaient une présence qui accompagne chaque mouvement. Plus les morceaux avancent, plus la frontière entre le monde extérieur et le monde intérieur semble s’effacer.
L’une des grandes forces de « From a Distance » est justement cette capacité à rendre ses émotions physiques. Le vide devient un lieu. L’anxiété devient une présence. La culpabilité prend la forme d’une silhouette qui apparaît au détour d’un chemin avant de disparaître aussitôt dans la brume. Les paroles de Jack Murray ne décrivent pas seulement des états émotionnels : elles leur donnent une matière.
Cette sensation atteint son point culminant avec « An Early Exit ». Écrite après la disparition de Lukas Booker, l’âme du morceau est différente. Pendant quelques minutes, le brouillard se déchire pour laisser apparaître quelque chose de beaucoup plus réel. La douleur y est directe, presque insoutenable. Il n’y a plus de métaphores complexes ni de monstres imaginaires. Seulement l’absence. Celle qui transforme brutalement le monde en un endroit que l’on ne reconnaît plus.
Même lorsque l’album s’intéresse à des sujets plus larges, cette noirceur reste omniprésente. « Proxy Idols » examine le culte de la personnalité et notre besoin de placer certaines figures sur des piédestaux. Mais là encore, le morceau ne sonne jamais comme une simple critique sociale. Tout semble observé à travers une vitre sale, depuis un lieu isolé où les comportements humains deviennent aussi inquiétants qu’incompréhensibles.
Au milieu de toute cette obscurité, la chanson-titre agit comme une étrange éclaircie dans le brouillard. « From a Distance » est sans doute le morceau le plus inattendu du disque. Porté par une atmosphère mélancolique et presque rêveuse, il voit Alex Reade (Make Them Suffer) apporter une dimension supplémentaire à cette déclaration d’amour hantée. Les voix se répondent comme deux présences séparées par une distance impossible à combler, renforçant encore ce sentiment d’isolement qui traverse l’album. Même dans ce qui est probablement son moment le plus lumineux, 156/SILENCE conserve cette impression de flottement entre espoir et mélancolie, comme si la lumière apparaissait enfin à travers le brouillard, sans jamais parvenir à le dissiper complètement.
Puis arrive « After Dusk », et avec lui une forme de résignation glaciale. L’album ne propose aucune véritable résolution. Les fantômes sont toujours là. Les questions demeurent sans réponse. Mais quelque chose a changé. Non pas parce que les ténèbres ont disparu, mais parce qu’elles ont été acceptées. Comme si la seule façon de continuer consistait, finalement, à apprendre à vivre avec elles.
Là où « People Watching » observait le monde, « From a Distance » s’y perd volontairement. Plus sombre, plus ambitieux et plus immersif, l’album confirme que 156/SILENCE continue d’évoluer sans jamais sacrifier son identité. Chaque écoute donne l’impression de s’enfoncer un peu plus profondément dans cette forêt brumeuse dont on aperçoit l’entrée sur la pochette.
Et lorsque les dernières notes s’éteignent, une étrange sensation demeure.
Comme si quelque chose nous observait encore depuis les arbres.
La note du cœur
Il existe des albums qui frappent immédiatement et d’autres qui s’installent lentement dans un coin de l’esprit jusqu’à devenir impossibles à ignorer. « From a Distance » appartient clairement à cette seconde catégorie.
Ce n’est pas forcément l’album le plus accessible de 156/SILENCE, mais c’est, pour moi, probablement celui qui possède l’atmosphère la plus forte. Chaque écoute donne l’impression de redécouvrir un détail caché dans le brouillard. Une ligne de chant, un bruit lointain, une émotion passée inaperçue jusque-là.
J’ai une affection particulière pour « Swept From Under (Call of the Void) », dont les paroles sur les pensées intrusives résument parfaitement le sentiment qui traverse l’ensemble du disque. Cette impression d’être poursuivi par quelque chose d’invisible, même lorsque tout semble aller bien.
Avec « From a Distance », 156/SILENCE ne signe pas seulement un excellent album. Le groupe construit un univers dans lequel on accepte volontairement de se perdre.
Et honnêtement, je n’ai pas envie d’en sortir.
9,5/10 ❤️
La bonne nouvelle, c’est que cette forêt brumeuse ne restera pas confinée au disque. 156/SILENCE passera par Paris le 18 octobre 2026 à l’Élysée Montmartre, aux côtés de THE DEVIL WEARS PRADA et OVERSIZE. Une occasion de vérifier si ces morceaux sont aussi inquiétants lorsqu’ils prennent vie sous les lumières d’une scène que lorsqu’ils résonnent dans le brouillard de « From a Distance ».

Artiste : 156/SILENCE
Album : From A Distance
Label : Pure Noise Records
Date de sortie : 04/09/2026




