
REPENTANCE « Retaliate » : la douleur serrée entre les dents
Il existe des albums qui commencent avant même que la première note ne soit jouée. Ils frappent d’abord par l’image, comme une menace laissée sur une porte. Sur la pochette de « Retaliate », une molaire monumentale surgit d’un fond couleur de rouille et de sang séché. Sa surface est crevassée, presque minérale, comme si elle avait passé des années à broyer la colère du monde.
Du fil barbelé l’enserre jusqu’à l’étouffement, pénètre sa chair blanchie et fait couler un sang épais le long de ses racines. Au-dessus, le nom de REPENTANCE apparaît en lettres lacérées ; au-dessous, le mot « Retaliate » attend, froid et espacé, comme une sentence prononcée après le coup.
Cette dent n’est pas seulement un symbole de violence. Elle raconte ce que l’on endure en silence, les mâchoires fermées pour ne pas hurler. Elle évoque la douleur retenue jusqu’au moment où elle devient trop vaste pour rester prisonnière du corps. Elle est ce qui demeure après l’impact, quelque chose de fêlé, de meurtri, mais toujours capable de mordre. La pochette semble ainsi répondre au morceau-titre, « Retaliate », présenté par le chanteur Adam Gilley comme un coup porté en pleine bouche. Pourtant, dans cette image, la vengeance n’a rien d’un triomphe. Elle ressemble davantage au dernier réflexe d’un organisme que l’on a trop longtemps poussé contre le mur.
« Retaliate », troisième album de REPENTANCE, est paru le 17 juillet 2026 chez Noble Demon. C’est le disque le plus brutal, le plus concentré et le plus déterminé de la formation américaine. Une œuvre poussant son langage vers de nouveaux extrêmes sans renoncer aux racines agressives qui l’ont fait naître. Mais l’histoire de cet album a été bouleversée avant sa sortie. Shaun Glass, guitariste, fondateur du groupe et figure profondément liée à la scène metal de Chicago, est mort le 1er juillet 2026, à l’âge de 57 ans, après une urgence médicale survenue un mois auparavant. La parution de l’album, alors achevé, a ensuite été signalée comme reportée.
Dès lors, « Retaliate » ne peut plus être entendu tout à fait comme il avait été conçu. Ce qui devait être une nouvelle offensive devient aussi une trace. Chaque riff porte désormais l’ombre de celui qui avait fondé REPENTANCE en 2018, après avoir traversé les rangs de SOIL et de Dirge Within. Shaun Glass avait bâti le groupe sur des fondations simples et massives : le poids du groove, la densité des guitares, la précision technique et une intensité ne laissant aucun espace au repos. La formation s’était rapidement forgé une réputation sur scène aux côtés de Trivium, DevilDriver, Jinjer, Sacred Reich ou Toxic Holocaust.
Cette histoire avait commencé avec « God for a Day » en 2020, premier album suffisamment remarqué pour conduire REPENTANCE vers le label allemand Noble Demon l’année suivante. L’EP « Volume I – Reborn » avait ensuite introduit Adam Gilley au chant et accueilli Corey Beaulieu, guitariste de Trivium. En 2023, « The Process of Human Demise » avait consolidé l’identité du groupe en mêlant l’écrasante pesanteur du groove metal à la netteté coupante d’un thrash moderne.
Avec « Retaliate », REPENTANCE ne cherche pas à renier cette histoire, mais à la comprimer jusqu’à en extraire une matière plus noire. Le disque est de nouveau produit par Alex Lackner à l’Accelerated Sound, tandis que le mixage est confié à Ari Mihalopoulos, au sein de l’Inner Light Studio. Cette association apporte à l’album un équilibre entre continuité et renouvellement : la familiarité d’une force déjà maîtrisée, traversée par une perspective sonore plus fraîche et plus acérée. La fiche de presse promet des grooves punitifs, des accroches agressives et un mouvement presque ininterrompu vers l’avant.
Le morceau-titre, « Retaliate », sert de pierre jetée contre la vitre. Il ne tourne pas autour de sa colère : il entre en collision avec elle. La voix d’Adam Gilley semble faite pour ce langage sans détour, pour ces mots qui ne cherchent plus à convaincre, mais à survivre. Derrière lui, les guitares de Shaun Glass et d’Eric Burns travaillent comme deux mâchoires contraires, tandis que la basse d’Eric Karol et la batterie de Brandon White construisent une machine rythmique lourde, sèche, presque industrielle. Ces cinq musiciens sont réunis autour d’une même architecture de tension.
Les dix titres ressemblent aux fragments d’un vocabulaire forgé dans les décombres : « From Violence to Silence », « What’s Done Is Done », « Retaliate », « Unholy Guardian », « Fade into Silence », « Among the Wolves », « Annihilate », « Concrete Coffin », « Bleeding Out » et « Blood of the Earth ». Ils parlent de violence, de silence, de loups, de sang, d’anéantissement et de cercueils de béton. Même sans chercher à leur imposer une narration, leur succession dessine un monde où les êtres humains semblent avancer parmi les ruines de leurs propres décisions.
« From Violence to Silence » ouvre symboliquement une trajectoire dont on ne sait pas si elle conduit vers l’apaisement ou vers l’effacement. Le silence peut être celui qui suit la déflagration, lorsque la poussière retombe et que les survivants cherchent encore leur voix. Il peut aussi être l’ultime territoire de ceux que la violence a privés de mots. Quelques titres plus loin, « Fade into Silence » reprend cette image comme un reflet assombri : le silence n’est plus une destination, mais une lente disparition.
« Among the Wolves » laisse deviner un espace où l’instinct a remplacé la loi, où la meute observe la faiblesse comme une invitation. « Annihilate » ne promet aucun détour, tandis que « Concrete Coffin » enferme l’existence dans une tombe construite par les hommes eux-mêmes. Ce cercueil de béton pourrait être une ville, une cellule, une mémoire ou simplement ce monde moderne dont les murs deviennent parfois trop étroits pour les corps qu’ils contiennent. Ces lectures naissent des titres et de l’imaginaire visuel du disque ; les documents fournis ne détaillent pas individuellement le sens de chaque texte.
Puis viennent « Bleeding Out » et « Blood of the Earth ». Le sang quitte alors l’espace intime de la blessure pour rejoindre quelque chose de plus vaste. Il ne coule plus seulement d’un corps, mais semble remonter depuis la terre elle-même, comme si la planète partageait les plaies de ceux qui la parcourent. Dans l’univers de REPENTANCE, la violence n’est jamais abstraite : elle possède une texture, un poids et une température. Elle laisse du métal dans la bouche et de la poussière dans les poumons.
Pourtant, derrière cette brutalité, « Retaliate » ne se réduit pas à un déchaînement aveugle. Le groove lui donne une ossature ; les accroches empêchent la rage de se dissoudre dans le bruit ; la précision transforme le chaos en discipline. REPENTANCE ne frappe pas au hasard. Le groupe construit des masses sonores capables de faire bouger les corps tout en maintenant une tension presque permanente. C’est là que réside la force promise de cet album : dans cette capacité à donner une forme nette à quelque chose qui, intérieurement, ne l’est jamais.
Le titre lui-même porte une ambiguïté essentielle.
Riposter, est-ce reprendre le pouvoir ou prolonger la chaîne des coups ?
Est-ce refuser de tomber ou accepter de devenir semblable à ce qui nous a blessés ?
La pochette ne répond pas. Elle montre seulement une dent ligotée qui saigne encore, mais qui n’a pas été arrachée. L’image conserve ainsi toute sa puissance : elle ne glorifie pas la revanche, elle en expose le prix.
La disparition de Shaun Glass donne aujourd’hui à cette vision une gravité que personne n’avait prévue. Il serait trop facile de transformer « Retaliate » en présage ou de chercher dans chacun de ses titres l’annonce d’une fin. L’album avait été achevé avant sa mort. Il appartient d’abord au travail d’un groupe, à une volonté collective de pousser plus loin une musique façonnée durant plusieurs années. Mais il porte désormais, malgré lui, la dernière empreinte discographique de son fondateur.
« Retaliate » demeure donc suspendu entre deux forces. D’un côté, la violence frontale d’un groupe qui revient les poings serrés, avec dix morceaux bâtis pour le choc. De l’autre, le silence laissé par l’absence, ce silence que la musique tente précisément de repousser. Entre les deux reste cette molaire ceinte de barbelés, blanche sous le sang, fissurée mais toujours debout.
Elle semble nous rappeler que certaines œuvres ne guérissent pas les blessures. Elles les empêchent seulement de disparaître sans laisser de trace. Et lorsque la dernière vibration s’éteindra, il restera peut-être cela : une morsure dans la mémoire, le goût du fer sur la langue et le nom de Shaun Glass gravé dans le metal qu’il avait choisi de faire vivre.

Artiste : REPENTANCE
Album : Retaliate
Date de sortie : 17 juillet 2026
Label : Noble Demon




