
Apprendre à vivre avec les fantômes.
Depuis ses débuts, HOLDING ABSENCE possède ce talent rare de transformer les blessures les plus intimes en quelque chose d’immense. Avec « Modern Life Is Lonely », le groupe gallois conserve cette puissance émotionnelle tout en ouvrant une nouvelle porte : après avoir longtemps regardé vers l’intérieur, il choisit cette fois d’observer davantage le monde qui l’entoure ; l’isolement, les écrans, la technologie et ce paradoxe profondément moderne : n’avoir jamais été aussi connectés au monde, tout en ayant parfois l’impression de ne plus vraiment parvenir à nous atteindre les uns les autres.
Le titre résume parfaitement cette idée « Modern Life Is Lonely » ne parle pas simplement de solitude, mais de cette déconnexion invisible qui peut s’installer même lorsque les autres sont tout près. Le deuil, l’amour, l’identité, les souvenirs et la peur de perdre ce qui nous relie aux autres traversent l’album comme autant de fantômes.
Mais cette évolution ne se limite pas aux textes. Musicalement, HOLDING ABSENCE prend de vrais risques.
Dès “Reanimate”, les envolées mélodiques et la voix de Lucas Woodland restent au premier plan, mais elles sont désormais entourées de textures électroniques, de glitches et de synthés. Sur “Whisper Of A Dream”, ou encore à travers les interludes « shells_like_us.int » (difficile de ne pas penser à Dallas Green en la découvrant : la voix de Lucas y prend des accents qui lui ressemblent presque troublant. Une parenthèse douce, fragile et particulièrement réussie, qui apporte encore un peu plus de chaleur à cet album déjà très organique, il y a quelque chose de très doux et presque hors du temps dans ce passage). Sur « lullaby.int », l’électronique et les textures lo-fi prennent une place beaucoup plus importante qu’auparavant.
Pour autant, le groupe n’abandonne absolument pas ses racines.
“Reflection” et “Heaven” rappellent à quel point HOLDING ABSENCE sait construire des refrains gigantesques avant de laisser les guitares et la batterie tout faire exploser. Le morceau-titre pousse encore plus loin ce contraste entre une production froide, presque artificielle, et une émotion profondément humaine.
C’est probablement là que « Modern Life Is Lonely » fonctionne le mieux : lorsque ses nouvelles influences viennent agrandir l’univers du groupe plutôt que remplacer ce qui faisait son identité.
Et puis il y a “Lucid Love”, morceau qui risque de surprendre les habitués. Avec ses influences hyperpop, ses synthés et ses effets vocaux, le titre s’éloigne franchement du post-hardcore traditionnel. Pourtant, derrière cette production plus moderne, HOLDING ABSENCE reste immédiatement reconnaissable. Parce qu’au centre, il y a toujours la mélodie, l’émotion et surtout cette voix capable de passer de la fragilité à une puissance presque démesurée.
La dernière partie de l’album retrouve davantage de lourdeur. “Scorched Earth” joue avec les contrastes avant que “Kyoto Snow” ne rassemble une grande partie des idées du disque : électronique, post-hardcore, atmosphères aériennes et final vocal immense. Mais ce qui me plaît particulièrement, ce sont ces sons de nature qui parcourent l’album. Le chant des oiseaux, le vent, l’eau et toutes ces petites ambiances organiques apportent une fraîcheur presque inattendue au milieu des machines et des guitares. Et quelque part, ça ressemble beaucoup à Lucas : un artiste capable de voir grand, de construire une musique immense, mais qui semble garder les pieds sur terre, attaché à ces choses simples et naturelles qui donnent finalement toute sa douceur à l’album.
Au fond, « Modern Life Is Lonely » est moins une rupture qu’une mutation. HOLDING ABSENCE aurait pu continuer à perfectionner une formule déjà bien établie. Le groupe choisit plutôt de la déconstruire pour explorer quelque chose de plus contemporain, sans sacrifier cette capacité à écrire des morceaux qui semblent à la fois faits pour une foule entière et destinés à une seule personne.
Et derrière toute cette évolution musicale demeure le cœur du disque : apprendre à vivre avec ce qui nous a brisés.
Les miroirs sont fissurés, les souvenirs s’effacent, certaines personnes deviennent des fantômes et certaines versions de nous-mêmes disparaissent avec elles. Pourtant, l’album ne s’enfonce jamais complètement dans le désespoir. Il ne promet pas une guérison miraculeuse. Il parle plutôt de cette petite lumière qui apparaît lorsque l’on accepte de continuer malgré tout.
La note du cœur
Je vais être honnête : avec HOLDING ABSENCE, il m’est difficile de faire semblant d’être totalement objective.
« Modern Life Is Lonely » me touche parce qu’il parle de ces choses que l’on garde parfois en silence : le manque, les souvenirs, les personnes qui nous quittent, les morceaux de nous-mêmes que l’on perd en chemin.
Mais surtout, il ne cherche pas à nous promettre que tout finira par aller bien. Il nous rappelle simplement qu’on peut continuer, même avec nos blessures, même avec nos fantômes.
Et je crois que c’est ça que j’aime le plus chez eux : leur musique ne fait pas disparaître la douleur. Elle nous apprend simplement à vivre avec.
Il y a des albums qu’on écoute.
Et puis il y a ceux qui restent un peu en nous.
Celui-ci restera.
10/10

Artiste : HOLDING ABSENCE
Album : Modern Life Is Lonely
Label : Sumerian Records
Date de sortie : 18/09/2026




