
L’endroit où la nuit apprend à respirer n’a pas d’adresse fixe : il se devine à la lisière des extrêmes, là où la douleur cesse d’être une chute pour devenir un passage.
Sur la pochette, MOTHICA ouvre une entaille. Un visage baigné de bleus froids, et cette croix rouge, lumineuse et tranchante, qui traverse le regard comme une cicatrice de néon. On dirait un repère, un verdict, ou le point exact où l’on se promet de ne plus disparaître. Chez elle, l’image n’est jamais un décor : c’est une porte. On la franchit, et l’on se retrouve dans un monde où l’intime devient matière sonore, où chaque refrain ressemble à une confession tenue à bout de bras.
Avec « Somewhere in Between », MOTHICA (McKenzie Ellis) resserre son art en un EP presque cérémoniel. Cinq titres comme cinq battements, cinq lampes allumées dans un couloir trop long. Annoncé pour le 20 février 2026, c’est aussi son premier EP chez SharpTone Records. Un nouveau cadre, sans abandonner la mainmise sur sa vision. Le titre, lui, porte le nom d’un lieu instable : “quelque part entre”. Entre la rechute et la relève. Entre le “tout” qui dévore et le “rien” qui glace. Entre le vertige de revivre et l’épuisement d’avoir trop vécu.
Depuis ses débuts, MOTHICA n’a jamais écrit pour faire joli. Elle écrit pour laisser une trace, comme on grave son nom dans la vapeur d’un miroir. Ses chansons ont toujours porté des thèmes qui brûlent : santé mentale, dépendances, blessures qu’on maquille en normalité. Ici, l’arrière-plan est net, sans fard : une traversée difficile, la rehab, le retour à soi, et cette colère longtemps anesthésiée qui remonte enfin à la surface, non pour tout casser, mais pour dire la vérité avec plus de force. On sent dans ces morceaux l’envie de revenir à l’os, de reprendre “les bases” comme on reprend son souffle après avoir cru s’étouffer.
La mue sonore, certains l’avaient déjà nommée “Rockica”. Ce n’est pas un costume, c’est une peau neuve. Les guitares prennent plus de place, la batterie s’avance, le son devient plus physique comme si le corps avait besoin d’une musique qui cogne pour tenir debout. Mais MOTHICA garde l’art du refrain : celui qui s’accroche au cœur et y reste longtemps après l’écoute. Simplement, elle l’enrobe d’une matière plus abrasive, plus électrique, plus lourde, comme si la pop, soudain, décidait de montrer les dents.
Les titres dessinent une trajectoire à eux seuls : « Evergreen Misery », « WEAPON », « Save Your Roses », « BULLET », puis « Somewhere in Between ». Des mots qui claquent et qui visent, non pour jouer à la violence, mais pour nommer ce que certains sentiments ont de perforant. Il y a, dans cette suite, quelque chose d’un rite. Avancer de station en station, en laissant derrière soi des fantômes, des habitudes, des réflexes de survie. Et au bout, le morceau-titre, comme une zone grise assumée, cet endroit fragile où l’on ne sait pas encore comment guérir, mais où l’on a décidé d’essayer.
« Save Your Roses » bat au centre de l’EP comme une lampe rouge au milieu du brouillard. La chanson s’avance avec les habits d’une romance, mais elle cache un autre visage sous le masque. On croit d’abord entendre l’adresse à un amour humain. On comprend peu à peu que le “tu” peut être une substance, une promesse chimique, un poison tendre qui connaît par cœur la manière de se faire désirer. MOTHICA écrit l’addiction avec le vocabulaire de l’amour, parce que la dépendance sait parler comme une passion. Elle flatte, elle appelle, elle jure qu’elle sauvera puis elle prend tout.
Et cette phrase, simple et terrible, reste sur la langue comme un pétale : « Ne garde pas tes roses pour ma tombe ». Comme une supplique adressée au monde, comme une loi intime. Aime maintenant. Dis-le maintenant. Ne réserve pas la tendresse à l’absence. Dans ce vers, on entend une urgence douce, une volonté de vivre malgré l’ombre, et le désir d’être regardée autrement que comme un futur souvenir.
La musique, elle, travaille le contraste avec une précision presque cruelle. Un morceau qui se dresse, qui peut devenir hymne, qui porte une énergie de rassemblement pendant que les paroles, elles, marchent sur un fil au-dessus du vide. Chez MOTHICA, l’euphorie n’est jamais naïve, c’est un contrepoids, une stratégie, un souffle volé à l’orage.
L’univers visuel prolonge cette sensation d’inconfort élégant : bureaux, couloirs, costumes, open space… Une normalité tellement propre qu’elle en devient inquiétante. « Mothicorp » ressemble à une entreprise fantôme où l’on range ses émotions dans des tiroirs, où l’on sourit sur commande, où l’on se consume discrètement entre deux réunions. Tout y est droit, net, cadré… comme si le cadre lui-même était une menace. Et au milieu de cette scénographie, la musique fissure la façade : les murs deviennent scène, l’absurde devient miroir.
Au fond, « Somewhere in Between » ne cherche pas à faire grand. Il cherche à être juste. Cinq titres, pas un de trop, comme si chaque morceau devait mériter sa place parce qu’on ne peut plus se permettre le remplissage quand on parle de choses qui engagent la vie. Cet EP tient dans un endroit rare, celui où l’on n’est plus complètement dans la chute, mais pas encore dans la paix. Celui où l’on apprend l’équilibre, lentement, maladroitement, avec des genoux écorchés et une volonté neuve.
MOTHICA transforme les ruines en architecture. Elle fait d’une cicatrice un néon. Elle fait d’une confession un refrain collectif. Et dans ce geste, offrir une rose avant la tombe, elle désigne le seul véritable lieu du disque : cet entre-deux fragile où la nuit, enfin, apprend à respirer.

Artiste : MOTHICA
Album : Somewhere in Between
Date de sortie : 20/02/26
Label : Sharp Tone Records




