
Il y a des disques qui cognent, d’autres qui enveloppent. Et puis il y a ceux qui semblent flotter dans une zone plus trouble, plus rare, entre la suie du monde et l’appel du vide.
Avec « Forever Beyond », BLACK LUNG ne se contente pas d’ajouter un chapitre à sa discographie ; le groupe de Baltimore ouvre une brèche, un passage, une chambre d’écho où le stoner doom s’embrume de psychédélisme, de mélancolie et d’un étrange désir d’élévation.
Dès le premier regard, le vertige est là. Cette silhouette courbée, prisonnière d’un scaphandre d’un bleu spectral, semble moins avancer qu’endurer. Elle ploie sous un poids invisible, comme si l’espace lui-même n’était plus une promesse de conquête, mais un autre nom de l’épuisement. La pochette de « Forever Beyond » donne le ton. Ici, le cosmos n’est pas une fuite, il est un miroir. Un miroir tendu à nos désordres, à nos fatigues, à cette époque qui use les corps autant qu’elle cabosse les âmes.
Depuis ses débuts, BLACK LUNG travaille cette matière lourde et mouvante, ce mélange de riffs épais, de vapeurs psychédéliques et de tension souterraine. Mais avec ce cinquième album, le groupe semble franchir un seuil. Tout y est plus habité, plus ample, comme si la noirceur coutumière laissait désormais filtrer autre chose : une lumière trouble, lointaine, presque irréelle. Le son n’écrase pas, il aspire. Il ne cloue pas au sol, il dérive.
Cette impression prend corps dès Traveler, morceau d’ouverture qui agit comme une traversée lente, magnétique, presque hallucinée. Le riff y avance avec cette gravité souple que BLACK LUNG maîtrise si bien, tandis que la voix de Dave Cavalier semble surgir d’un lieu intermédiaire, entre l’incantation et la confession.
Plus loin, Follow déroule ses tensions comme on suit une ligne de faille, avec ses ruptures, ses battements contrariés, ses remous intérieurs. Savior, lui, installe un climat plus vaporeux, presque spectral, tandis que Border Hoarder et Scum rappellent que le groupe n’a rien perdu de son sens de l’impact, de cette manière de faire gronder le sol sans jamais renoncer à la nuance.
C’est peut-être là que réside la plus grande réussite de « Forever Beyond » : dans cette capacité à faire cohabiter la masse et l’éther. Chez BLACK LUNG, la lourdeur n’est jamais inerte. Elle respire, elle ondule, elle se fissure. Le doom y devient paysage, et le psychédélisme une façon d’en troubler les contours. Les morceaux semblent avancer dans une pénombre traversée d’éclats, comme des blocs de nuit traversés par des lignes d’aube.
Autour de Dave Cavalier, Dave Fullerton et Elias Schutzman façonnent un album d’une belle densité émotionnelle, où chaque texture paraît pensée comme une strate de récit. Rien n’y sonne décoratif. Chaque vibration, chaque ralentissement, chaque montée semble répondre à une nécessité plus profonde. On entend un groupe qui ne cherche plus simplement à affirmer un style, mais à faire de ce style une langue capable de dire la suffocation du présent.
Car sous ses atours cosmiques, « Forever Beyond » parle bien du monde d’ici. De ses crispations, de ses impasses, de ses violences sourdes. Il y a, dans ces morceaux, une colère politique réelle, une conscience aiguë des dérives contemporaines, de la brutalité des mécanismes collectifs, de la manière dont l’individu se retrouve broyé dans des systèmes qui le dépassent. Quand Dave Cavalier évoque un rouage dans une machine, il ne formule pas seulement une image : il donne au disque l’un de ses centres de gravité. Derrière l’errance spatiale, il y a l’aliénation. Derrière la dystopie, la lucidité.
Mais BLACK LUNG évite le piège du manifeste. Le groupe ne sermonne pas, il transforme. Il fait de la colère une matière sonore, de l’oppression une tension harmonique, de l’épuisement un chant de survie. C’est ce qui rend « Forever Beyond » si précieux. Il ne décrit pas seulement une noirceur, il lui arrache une forme de beauté.
Au fond, cet album ressemble à cette silhouette de la pochette : voûtée, meurtrie peut-être, mais encore debout. Encore en marche.
Dans ses sept titres, BLACK LUNG compose moins une bande-son de fin du monde qu’un art de tenir dans les décombres, de lever les yeux malgré tout, de chercher au-delà, forever beyond, justement, une échappée, un souffle, une persistance.
Avec « Forever Beyond », BLACK LUNG livre un disque dense, grave et habité, où la pesanteur du doom devient presque une métaphysique. Une œuvre qui regarde le chaos sans ciller, mais qui, dans le même mouvement, invente une manière d’y flotter.

Artiste : BLACK LUNG
Album : Forever Beyond
Date de sortie : 06/03/26
Label : Magnetic Eye Records




