
ÇA NE CICATRISE PAS. ÇA HURLE.
Il faut se méfier des albums qui commencent par une étincelle. Certains finissent en feu de paille. D’autres mettent le feu à la pièce. The Scars, deuxième assaut de LUGOSi, appartient résolument à la seconde catégorie. Ici, pas de rampe de lancement, pas de politesse, pas de poignée de main avant la baston. LUGOSi entre dans le morceau comme on défonce une porte : frontalement, avec cette façon bien à lui de transformer le post-hardcore en terrain miné. Noise, screamo, mathcore, punk… Les genres sont là, quelque part, mais ils ne servent finalement qu’à essayer de mettre une étiquette sur quelque chose qui refuse de rester tranquille.
« Matches » porte admirablement son nom. Une étincelle, puis l’incendie. Les guitares grincent, les rythmiques se désarticulent et la voix de Pieriv Ruys ne semble pas chanter les morceaux : elle les traverse de part en part. Ce qui frappe immédiatement, c’est cette sensation d’urgence. Pas l’urgence artificielle d’un groupe qui veut paraître dangereux. La vraie. Celle qui donne l’impression que si ces morceaux ne sortaient pas des enceintes, ils finiraient par exploser quelque part ailleurs. Mais LUGOSi a une arme supplémentaire : le contraste.
« Kate Whispers » ouvre une brèche dans cette carapace. La violence est toujours là, mais elle laisse apparaître quelque chose de plus fragile. Les fantômes deviennent presque plus importants que les murs de son. Le morceau rappelle que derrière chaque déflagration, il y a des blessures, des souvenirs et des choses que l’on n’arrive pas toujours à enterrer.
Puis « The Fire » remet de l’huile sur le brasier. Et c’est là que le groupe démontre qu’il ne compte pas simplement jouer plus fort que tout le monde. Le saxophone de Patrick Shiroishi surgit au milieu du chaos. Étrange ? Oui. Pertinent ? Terriblement. Parce que LUGOSi ne cherche jamais à rendre son univers propre. Les arrangements supplémentaires — cuivres, cordes, claviers, textures diverses — ne domestiquent pas le monstre. Ils lui donnent simplement davantage de dents.
« Another Downer », « I Must Be Fine », « A Taste for Chaos » : trois titres, trois façons différentes de perdre le contrôle. Le groupe joue avec les nerfs de l’auditeur, refuse les trajectoires prévisibles et transforme les ruptures en véritables coups de massue. Et pourtant, le disque ne se résume jamais à la violence. C’est même tout le contraire. Plus LUGOSi frappe fort, plus on comprend que The Scars est avant tout un disque sur ce qui demeure après le fracas. Les blessures. Les absences. Les souvenirs. Les relations qui changent. Les choses que l’on croyait terminées et qui continuent pourtant de nous suivre.
Le titre de l’album devient alors évident. Une cicatrice n’est pas une blessure ouverte. Elle est la preuve qu’une blessure a existé. LUGOSi joue précisément avec cette frontière.
« Ghosts of Christmas Past » convoque les fantômes. « And Nothing Hurt » poursuit cette étrange danse entre douleur et détachement. Puis arrive « Everything Ends », comme une dernière phrase prononcée dans une pièce devenue soudainement silencieuse. Et là, le groupe fait quelque chose d’intelligent : il ne cherche pas à gagner la dernière bataille.
Il laisse respirer le morceau. Les cuivres ouvrent l’espace. La guitare apporte une autre couleur. Après toute cette tension, The Scars ne nous offre pas vraiment une délivrance. Il nous offre une cicatrice. Et c’est peut-être beaucoup plus honnête. Parce que LUGOSi ne prétend pas que tout ira bien. Il dit simplement : tout finit. Mais certaines choses restent.
Musicalement, The Scars est une bête difficile à enfermer. Trop hardcore pour les amateurs de confort, trop expérimental pour les puristes, trop mélodique par endroits pour les jusqu’au-boutistes du chaos. Tant mieux. LUGOSi n’a visiblement aucune envie de demander la permission.
Et c’est probablement ce qui rend cet album intéressant. Il ne cherche pas à être sympathique. Il ne cherche pas à être facile. Il ne cherche même pas nécessairement à être compris dès la première écoute. Il veut laisser une trace. Mission accomplie.
« The Scars » est un disque abrasif, intelligent et profondément humain. Une collision entre rage, expérimentation et mélancolie qui démontre que le chaos peut être aussi précis qu’une lame.
LUGOSi ne panse pas ses plaies. Il les transforme en riffs. Une déflagration émotionnelle qui sublime ses blessures en matière sonore (pour éviter la répétition du verbe « transformer »). À ne surtout pas écouter trop confortablement installé.

Artiste : LUGOSi
Album : The scars
Date de sortie : 18/09/2026
Label : Autoproduction




