Live Report THE DEVIL WEARS PRADA + 156/SILENCE + OVERSIZE – 18/10/2026 – L’Élysée-Montmartre – Paris

Fanny rédactrice et Enzo Cirillo photographe pour Metal Rock Magazine, étaient sur place pour immortaliser cette soirée !
Il y a des soirées où l’on vient principalement pour une tête d’affiche. Et puis il y a celles où les premières parties finissent par modifier complètement le souvenir que l’on gardera du concert. Ce 18 octobre à l’Élysée Montmartre appartient clairement à cette deuxième catégorie. Entre la découverte totale d’OVERSIZE, l’attente presque fébrile de voir enfin les morceaux de 156/SILENCE prendre vie sur scène et une quatrième rencontre avec THE DEVIL WEARS PRADA, la soirée ressemblait autant à une succession de concerts qu’à un voyage à travers plusieurs manières d’aborder la musique lourde. Et tout commence dans l’obscurité.
oversize
Je vais être complètement transparente : avant ce soir-là, je n’avais absolument jamais écouté OVERSIZE.
Pas un morceau.
Ce qui rend probablement la découverte encore plus intéressante.
Alors que l’Élysée Montmartre continue doucement de se remplir, le groupe britannique monte sur scène et installe immédiatement une atmosphère très particulière. Dès « Disposable », quelque chose frappe : la musique ne cherche pas à prendre la salle à la gorge. Elle l’absorbe progressivement.
Les guitares sont épaisses, noyées dans les effets, les mélodies semblent flotter au-dessus de la scène et l’ensemble possède une noirceur presque immédiatement évocatrice. Il y a quelque chose de profondément emo dans cette manière de laisser les morceaux respirer, de jouer constamment entre fragilité et saturation.
Et forcément, deux références finissent par s’imposer dans mon esprit : DEFTONES et THRICE.
Pas dans le sens d’une imitation évidente, mais dans cette manière de construire une musique à la fois lourde et aérienne, sensuelle et sombre, capable de créer davantage une sensation qu’un simple mur de guitares.
« Are You With Me? » et « Fall Apart » prolongent cette impression tandis que le groupe gagne progressivement en intensité. La douceur apparente du début se fissure peu à peu. Les guitares deviennent plus massives, les rythmiques plus lourdes, et sous cette couche shoegaze commence à apparaître quelque chose de nettement plus agressif.
La transition fonctionne particulièrement bien sur « Something Clean » et « Salt », où OVERSIZE montre que son univers ne repose pas uniquement sur une ambiance contemplative. La tension monte, lentement, jusqu’à donner l’impression que les morceaux peuvent exploser à tout moment.
Le set est court, sept titres seulement, mais suffisamment marquant pour susciter cette envie très simple qui reste probablement le meilleur compliment que l’on puisse faire à une première partie : rentrer chez soi et lancer l’album.
C’est exactement ce que j’ai fait.
Comme quoi, parfois, il suffit d’une trentaine de minutes dans une salle encore à moitié plongée dans la pénombre pour faire entrer un groupe dans sa playlist.
156/SILENCE
Avec 156/SILENCE, l’histoire est évidemment différente.
Quelques semaines avant ce concert, j’avais passé beaucoup de temps avec « From a Distance », auquel j’avais consacré une chronique. Un disque que j’avais fini par percevoir comme une longue traversée d’un paysage noyé dans le brouillard, une sorte de monde intérieur dans lequel l’anxiété, la culpabilité et les pensées intrusives deviennent presque des présences physiques. Je me demandais alors comment ces morceaux pourraient exister sur scène.
La réponse arrive presque immédiatement avec « Control Burns ». Jack Murray surgit et, en quelques secondes, tout change. Là où OVERSIZE installait une forme de contemplation sombre, 156/SILENCE transforme la salle en espace de confrontation. La musique possède évidemment cette brutalité caractéristique du groupe, mais ce qui frappe surtout en live, c’est la voix de Murray. Son chant passe constamment d’un fry scream extrêmement abrasif à des lignes beaucoup plus claires, parfois étonnamment aiguës. Sur disque, cette dualité donne déjà une identité très particulière au groupe. Sur scène, elle devient presque déroutante tant le contraste est important.
Il peut hurler une phrase avec une violence presque suffocante puis, quelques secondes plus tard, partir sur un registre clair beaucoup plus haut, fragile et tendu, sans que la transition ne semble artificielle. Au contraire, ce contraste nous transperce et renforce encore l’impression d’instabilité qui traverse la musique de 156/SILENCE.
« No Arms » maintient la pression avant que n’arrive le morceau que j’attendais probablement le plus de toute leur prestation : « Swept From Under (Call of the Void) ». Dans ma chronique de « From a Distance », j’avais beaucoup insisté sur ce titre et sur sa manière de donner une forme aux pensées intrusives, cette impression d’être poursuivi par quelque chose d’invisible, même lorsque tout semble aller bien. Sur scène, le morceau prend une autre dimension. Tout devient beaucoup plus physique.
Les riffs frappent avec davantage de poids, la batterie donne aux ruptures une violence presque immédiate et les cris de Murray semblent projeter vers le public toute cette tension intérieure qui, sur disque, restait enfermée dans l’atmosphère de l’album. Le brouillard est toujours là. Simplement, cette fois, on se retrouve à l’intérieur.
La suite avec « Collateral » puis « Product Placement » ne laisse pratiquement aucun temps mort. La salle bouge énormément, les corps commencent à voler au-dessus du public et 156/SILENCE donne cette impression assez rare d’un groupe qui ne cherche jamais réellement à provoquer une réaction : la réaction arrive toute seule. Chaque rupture déclenche un mouvement, chaque accélération ajoute encore un peu de chaos. Et pourtant, malgré cette brutalité, quelque chose de presque mélancolique continue de flotter au-dessus du set.
C’est précisément ce qui m’avait fasciné sur « From a Distance » : les breakdowns ne donnent jamais l’impression d’être là uniquement pour provoquer un pit. Ils surgissent au milieu d’un environnement plus large, comme quelque chose de caché qui finit brutalement par apparaître.
« Better Written Villain » prolonge cette sensation avant que « Character Development (Cold Start) » ne vienne refermer le set.
Sept morceaux, c’est évidemment trop court lorsqu’on attend autant un groupe. J’aurais aimé entendre « Order & Entropy », voir cette étrangeté mélancolique de « From a Distance » prendre vie ou encore ressentir ce silence beaucoup plus lourd qui accompagne « An Early Exit ».
Mais cette frustration est finalement plutôt bon signe. Parce que ce concert confirme exactement ce que j’espérais après avoir découvert l’album : 156/SILENCE possède quelque chose de profondément singulier.
Sur disque, le groupe construit un environnement. Sur scène, il nous jette directement dedans.
THE DEVIL WEARS PRADA
Puis vient THE DEVIL WEARS PRADA.
Et pour moi, c’est déjà la quatrième fois. Ce qui pourrait normalement commencer à installer une forme de familiarité : on connaît le groupe, on connaît son fonctionnement, on sait à quoi s’attendre. Sauf qu’avec THE DEVIL WEARS PRADA, cette logique semble ne jamais vraiment fonctionner. Parce qu’à chaque fois que je les vois, le groupe semble meilleur. Et surtout : différent.
La soirée commence avec « Where the Flowers Never Grow », extrait de « Flowers », et immédiatement, on comprend que cette nouvelle période du groupe possède déjà sa propre identité sur scène. Les morceaux récents ne donnent absolument pas l’impression d’être venus remplacer les anciens. Ils élargissent simplement encore un peu plus l’univers de THE DEVIL WEARS PRADA. « So Low » poursuit cette entrée en matière avant qu’un premier énorme retour en arrière ne frappe la salle : « Danger: Wildman ». Et c’est probablement là que l’intelligence de cette setlist devient évidente.
THE DEVIL WEARS PRADA célèbre désormais plus de deux décennies d’existence. Beaucoup de groupes ayant une carrière aussi longue finissent par construire leurs concerts autour de deux blocs : les nouveaux morceaux d’un côté, les classiques de l’autre. Ici, les époques se mélangent constamment. « Watchtower », « Salt » et « Broken » ramènent l’excellent « Color Decay » au centre du set, mais quelques titres plus tard, le groupe ressort « Outnumbered », puis surtout « Dogs Can Grow Beards All Over ». Et soudain, presque vingt ans d’histoire semblent tenir dans une même salle.
Ce mélange fonctionne d’autant mieux que le groupe lui-même a énormément évolué. La complémentarité entre Mike Hranica et Jeremy DePoyster est probablement l’une des principales raisons de cette longévité. L’un apporte cette violence viscérale et presque incontrôlable, l’autre cette dimension mélodique qui n’a cessé de prendre de l’importance dans l’identité moderne du groupe.
Hranica, surtout, est impossible à ignorer. Il ne s’arrête pratiquement jamais. Il traverse la scène, bondit, se penche vers les premiers rangs, repart dans l’autre direction et semble vivre chaque morceau comme s’il venait d’être écrit. Ses cris n’ont rien perdu de leur caractère brut. Mais ce qui impressionne surtout, après plusieurs concerts du groupe, c’est de constater à quel point cette énergie s’intègre désormais dans une performance beaucoup plus maîtrisée.
THE DEVIL WEARS PRADA n’est plus simplement un groupe de metalcore capable d’enchaîner les breakdowns. Depuis plusieurs albums, quelque chose de plus large s’est installé.
« Ritual », « When You’re Gone » ou encore « For You » montrent parfaitement cette évolution. Les refrains prennent davantage de place, les textures électroniques donnent de la profondeur aux morceaux et les émotions semblent désormais aussi importantes que l’impact immédiat. Sur « For You », cette dimension prend même une ampleur particulière lorsque la foule reprend le refrain en chœur. Pendant quelques instants, la chanson semble presque échapper au groupe pour appartenir entièrement à la salle. Un de ces moments simples, mais puissants, où l’on réalise à quel point les morceaux les plus récents de THE DEVIL WEARS PRADA ont déjà trouvé leur place auprès du public. Et puis arrive « Kansas ». Un instrumental au milieu d’un concert aussi intense pourrait casser complètement le rythme. Ici, il agit presque comme une respiration, quelques minutes permettant de mesurer tout le chemin parcouru avant que « Dez Moines » ne nous ramène brutalement vers le passé. Encore une surprise. Puis « Chemical ».
Il y a quelque chose d’assez fascinant à voir un morceau aussi vulnérable provoquer une réaction aussi immense. Toute la salle chante. Les paroles semblent appartenir autant au public qu’au groupe. Et c’est peut-être ça, finalement, l’une des plus grandes forces du THE DEVIL WEARS PRADA actuel : être capable de passer d’un morceau profondément émotionnel à quelque chose d’aussi massif que « Sacrifice » sans jamais donner l’impression de changer de groupe.
Après celui-ci, les musiciens quittent la scène. Évidemment, personne n’y croit vraiment. Quelques instants plus tard, l’introduction de « Play The Old Shit » retentit. Et l’Élysée Montmartre explose. Le clin d’œil est parfait, parce que toute la soirée a justement montré que THE DEVIL WEARS PRADA n’a aucun problème avec son passé. Le groupe peut parfaitement jouer ses morceaux les plus anciens sans devenir prisonnier de la nostalgie. Et lorsque « Hey John, What’s Your Name Again? » vient refermer le concert, plusieurs générations du groupe semblent soudain coexister au même endroit : le chaos des débuts, la maturité de « Color Decay » et les nouvelles couleurs de « Flowers ». Tout est là.
Ce qui est assez impressionnant quand on considère que le groupe existe depuis plus de vingt ans. Normalement, avec le temps, on commence à savoir précisément ce que l’on vient chercher chez un groupe. Les surprises deviennent plus rares. Les concerts finissent parfois par devenir des variations autour d’une formule parfaitement maîtrisée. THE DEVIL WEARS PRADA semble prendre le chemin inverse. À chaque fois, quelque chose change. Les morceaux deviennent plus ambitieux, les émotions prennent davantage de place, les anciennes chansons continuent d’exister sans jamais empêcher les nouvelles d’avancer.
Et surtout, le groupe donne constamment l’impression de ne pas avoir encore terminé son évolution.
Finalement, cette soirée aura raconté trois histoires assez différentes. Et toujours cette même conclusion : la prochaine fois sera probablement encore différente.
Un immense merci à OPUS LIVE pour leur confiance, l’accueil irréprochable et les accréditations qui nous ont permis de documenter cette soirée exceptionnelle dans les meilleures conditions.














































