
Le titre « Hugrheim » évoque en vieux norrois le « monde de l’esprit » ou « la demeure de l’âme ». Après l’énergie très physique et guerrière de « Viking War Trance », cet album est-il une invitation à un voyage plus intérieur, ou la transe sert-elle toujours d’arme de guerre ?
Asrunn : Nous avons surtout répondu à l’appel intérieur qui nous invitait à raconter nos histoires, d’où nous venons, pourquoi nous sommes là. Je pense que cela répondait également à la demande pressante de nos auditeurs et fans d’en savoir davantage sur Asrunn et Mark. Leur soif de savoir qui nous sommes nous a poussés à poser sur le papier et la musique nos origines, et d’autres messages importants à nos yeux.
La transe est le fil conducteur de votre musique. Cherchez-vous vous-mêmes à atteindre un état modifié de conscience lors de la composition en studio, ou cette transe est-elle réservée à la scène ?
Asrunn : À vrai dire nous ne cherchons rien, à part ce que l’on appelle « l’effet waouh ». Si, lorsque nous écoutons un morceau, on a les poils, on a réussi. Sinon, on recommence. La transe nous aide beaucoup à ça. Elle fait énormément partie du processus. Cet état modifié de conscience est très naturel pour moi, j’y suis en un claquement de doigts, et souvent, je ne m’en rends même pas compte.
Sur scène, c’est encore autre chose. Je ne suis là que pour servir de « médium » aux Êtres Supérieurs qui diffusent leurs énergies au public à travers moi. La transe est nécessaire et systématique. C’est son intensité qui varie, de forte à ingérable. Car si j’en « envoie » énormément pendant un concert, le public m’en envoie encore plus, et c’est parfois trop intense, mon enveloppe humaine peut avoir du mal à suivre !
Si « Hugrheim » devait être la bande-son d’un mythe nordique en particulier (le Ragnarök, la création d’Yggdrasil, le sacrifice d’Odin…), lequel serait-il et pourquoi ?
Asrunn : Je ne sais pas si ça collerait à un mythe particulier. Chaque chanson possède sa propre histoire, son propre message. C’est un monde en soi.
Asrunn, tes vocaux éthérés contrastent violemment avec les chants de gorge gutturaux et profonds de Mark. Percevez-vous ce dialogue vocal comme un affrontement entre les dieux, ou plutôt comme une quête d’harmonie entre le ciel et la terre ?
Asrunn : Je vois plutôt ça comme une démonstration de confiance totale entre nous. Nous nous laissons libres d’exprimer nos émotions et ce qui nous traverse exactement comme on le ressent. Mark est un être qui parle peu, mais qui a une longue histoire. Sa fureur de vivre et sa rage contenue s’expriment de cette manière. Moi je suis versatile, parce que je suis traversée par trop d’émotions différentes à la fois. Je ne chante pas toujours de manière éthérée, les refrains de Nauðiz et de Ein, ainsi que tous les gimmicks type « Heill Óðinn » ou « Freyja’s Calling » sont en voix de poitrine, je chante donc fort, de cette voix pleine qui libère.
Le fait que Mark chante de cette manière nous classe aussi dans les musiques extrêmes (même si on ne fait pas du metal dans sa définition native).
Au-delà de vos influences évidentes (HEILUNG, WARDRUNA, la techno industrielle), quelle est l’influence musicale la plus surprenante ou inavouable qui a inspiré un morceau sur « Hugrheim » ? De la musique classique ? De la pop des années 80 ?
Asrunn : Écoute, moi je suis fan des tubes du groupe de dance 90’s suédois E-TYPE, HAHA. Nan mais sérieux, « This is the way » et « Set the world on fire », elles sont incroyables ces chansons ! Donc ça nous a clairement inspirés pour composer « Heill Óðinn », où, j’avoue, on était un peu hilares d’avoir une référence de cet acabit…
Après, je ne peux vraiment pas dire que HEILUNG et WARDRUNA soient des influences, puisqu’avant de composer pour EIHWAR, je n’avais jamais écouté la moindre de leurs chansons.
Mark : On pourrait aussi citer quelques syncopes inspirées par « Smalltown Boy » de BRONSKI BEAT.
EIHWAR réussit le pari de fusionner l’ancestral et le futuriste. Dans notre monde hyper-connecté et saturé d’écrans, pensez-vous que le public a un besoin vital de ces rythmes tribaux et chamaniques pour se reconnecter à quelque chose de plus primaire ?
Asrunn : Je pense qu’il faut savoir vivre avec son temps, mais qu’il ne faut pas oublier les fondamentaux, qui eux ont perduré dans le temps depuis des millénaires.
Hélas, pour toute chose, avant de faire une utilisation raisonnable d’une nouvelle découverte, l’humain en surabuse. On est dans cette période avec la connexion virtuelle, clairement. J’ai vu il y a peu un petit reportage sur le fait que dans les produits de consommation courante, début 1900, il y avait de l’uranium, LOL ! Dans du maquillage, des produits pour bébé, de la nourriture… l’humain est ainsi fait que lorsqu’il découvre un nouveau truc génial, il en use jusqu’à l’excès absolu. Et puis ensuite, il se rend compte que c’est nocif (souvent trop tard), et il revient à un dosage plus mesuré.
Concernant notre hyper-connexion, c’est pareil. C’est génial tous ces nouveaux outils, mais ça l’est uniquement si ça prend une juste mesure dans tout le reste. Les écrans, c’est cool, mais marcher dans la forêt et cueillir des fleurs sauvages, ça l’est tout autant.
Donc si notre musique permet aux humains qui l’écoutent de retrouver un peu de sens, de mesure et de respiration dans tout ça, j’en suis honorée et heureuse. Mais dire qu’on la compose en ce sens serait extrêmement prétentieux.
Être un groupe de musique nordique originaire de France, et non de Scandinavie, vous offre-t-il paradoxalement une plus grande liberté pour « casser les codes » de la musique folk traditionnelle ?
Asrunn : La grande confusion émane du fait que certain.e.s ne comprennent pas qu’Asrunn et Mark sont des super-héros de cartoon, EIHWAR est une fresque fantastique inspirée par la mythologie nordique. On ne verse pas dans l’historique, et ça ne sera jamais le cas.
À partir de ce postulat, on s’est toujours sentis libres d’expérimenter, de créer, et de casser des codes qui, in fine, ne concernent que celles et ceux qui… se sentent concerné.e.s.
Vous êtes signés chez Season of Mist, un label légendaire plutôt associé au metal extrême (MAYHEM, ROTTING CHRIST…). En quoi l’électro païenne d’EIHWAR partage-t-elle, selon vous, la même « noirceur » ou la même catharsis que le Black Metal ? Depuis le Hellfest 2024, vous jouez très souvent devant des foules de métalleux, un public pourtant réputé puriste concernant les instruments électroniques. Comment expliquez-vous cette acceptation massive et immédiate par cette communauté ?
Asrunn : N’oublions pas qu’avant nous, HEILUNG a été signé chez Season ! HEILUNG n’a de black metal que le logo. Donc tout cela va bien au-delà d’une simple notion stylistique. Beaucoup de métalleux écoutent du pagan maintenant. Le metal n’est plus la niche qu’il était il y a 30 ans, c’est maintenant une gigantesque famille musicale qui rassemble les musiques dites « extrêmes », qui découlent de la dark-folk, ou qui s’embrasent côté électro avec l’émergence de la Synthwave.
Comme dit plus haut, les growls de Mark nous classent direct dans la case musique extrême. Tatie Géraldine qui est branchée sur Nostalgie ou Rires et Chansons n’écouterait pas forcément EIHWAR très naturellement, hahaha. Pour les publics non avertis qui écoutent de la chanson française ou du Reggaeton, EIHWAR c’est clairement classé dans le metal. Pour les fans de CANNIBAL CORPSE, c’est de la pop. Et c’est OK ! C’est juste une question de perspective ! Nous, on se considère comme de la pagan-electro velue.
Finalement, on est à la jonction des trois styles : le pagan de HEILUNG avec nos instruments trad, la synthwave de CARPENTER BRUT avec notre electro-indus, et le metal avec les growls de Mark. Moi, quand je vois ça, je me dis qu’on est justement tout à fait à notre place 😀
C’est aussi pour ça que les publics ouverts à la découverte nous accueillent avec autant d’enthousiasme. Parce qu’on a fait se rejoindre quelques codes qui, au départ, étaient scindés.
Vous avez breveté le concept de « Viking Dancefloor ». Avec « Hugrheim », comment le rituel scénique va-t-il évoluer ? Avez-vous prévu de nouveaux éléments visuels ou immersifs pour accompagner cette tournée 2026 ?
Asrunn : Oui, nous accueillons dans notre équipe celui qu’on estime être le troisième membre du duo 🙂 Yann Gaignard, light designer de talent qui s’éclate dans la création scénographique. Il nous mijote une scéno de tous les diables, on a hâte de vous montrer ça en live !
Le renouveau de la musique nordique (HEILUNG, WARDRUNA…) connaît un essor mondial depuis quelques années. Où voyez-vous ce courant évoluer dans les cinq prochaines années, et quel rôle EIHWAR compte-t-il y jouer ?
Asrunn : À vrai dire, on est plutôt très inquiets de l’essor de la musique IA dans cette scène. Tous les jours on voit popper de nouveaux projets, qui créent chacun, à l’aide de quelques maigres prompts, des dizaines de morceaux et viennent grignoter chaque mois un peu plus du temps d’écoute du public dans les playlists algorithmiques. Honnêtement, je ne sais pas comment ça va évoluer, mais cette pléthore va bien créer de l’indigestion à un moment donné. Notre force là-dedans, c’est que nous sommes de vrais humains qui montent sur scène. Chose que les IA ne peuvent pas encore faire !
En une phrase, quelle émotion physique ou sensation spirituelle espérez-vous que l’auditeur ressente lorsque la dernière note de « Hugrheim » s’éteint ?
Asrunn : Un sentiment d’autorisation. À ressentir et exprimer toute la palette d’émotions qui anime un corps et un esprit humain. Je suis toujours secouée de voir à quel point cette société est engourdie dans sa colère rentrée et sa frustration générale. Si, par nos mélodies, et le cœur que l’on a mis à exprimer nos propres émotions, nous arrivons à autoriser les autres à faire de même, on aura tout gagné.




