
Nous avons eu le plaisir d’interviewer Cnx Apocalyps lors d’un moment d’intimité, où il s’est livré sur son travail en studio, sa vision du son et les coulisses de la création audio
Tu es présent dans le milieu du spectacle depuis plus de 20 ans. Tu as commencé comme membre du groupe Tamtrum et en parallèle avec le tien Temple Of Nemesys que j’ai eu le plaisir d’écouter avant cette interview. Depuis 2003 tu te consacres principalement au métier d’ingénieur du son. Peux-tu nous raconter ton parcours, de musicien sur scène à ingénieur du son, avec le travail en studio et le suivi de différents groupes/chanteurs?
Oui j’ai commencé en 2003 avec Tamtrum et Temple of Nemesys. On est parti en tournée assez rapidement et du coup ça m’a permis de découvrir ce milieu et de me familiariser avec les métiers du son, j’ai appris au contact des autres ingés sur la route ( et d’une grosse quantité d’ouvrages techniques ) J’ai commencé assez tard la pratique musicale vers 20 ans. Mes potes me faisaient écouter des choses et j’ai découvert le metal par ce biais là. Tout est parti d’une blague, un mec m’avait dit : « Comment ça t’écoutes du metal et t’en joue pas ? Mais tous les métalleux sont musiciens ! ». Du coup je me suis fait prêter une guitare.. et ça a lancé la machine. J’ai de suite composé, enregistré… J’avais des histoires en tête qui voulaient sortir. On m’a prêté un vieux synthé yamaha PSR avec une boîte à rythme, et je suis tombé dans une quête de savoir…de son… de matériel… de composition. J’apprennais les manuels de toutes les machines, j’inventais des moyens d’enregistrer en utilisant des chaines Hi-Fi (avec des cassettes) Car je n’avais pas le budget pour les enregistreurs multipistes… On avait pas YouTube, internet c’était le début. Bref tout en autodidacte, mais avec une passion et une envie débordante, et 5 ans après j’étais en tournée avec Tamtrum et Temple Of Nemesys. J’ai appris le reste du métier sur la route, à l’ancienne. Mais du coup je garde une approche artistique des choses. Aller dans le fond de la technique pour comprendre vraiment les limites et pouvoir les dépasser, mais toujours avec ce regard artistique dessus, pas la technique pour la technique, juste un outil au service de l’expression.
Quand tu démarres un projet avec un nouveau client, comment te connectes‑tu à son univers pour le traduire à travers ton travail ? Est-ce que tu te mets dans un “état d’esprit” particulier selon le style sur lequel tu travailles ?
Quand je commence un nouveau projet comme souvent, c’est lié à la volonté de travailler avec quelqu’un je ne prends pas tous les projets qui se présentent. Je me demande «Suis-je la bonne personne pour ce projet ?» «Est-ce que j’ai une plus-value à apporter ?» En étant moi même, avec mon attitude..mon style…suis je la bonne personne pour ce groupe ? Je demande des démos, des enregistrements live… J’organise une rencontre pour parler avec le groupe, faire connaissance voir leur façon de parler de leur projet… C’est plutôt dans cet état d’esprit donc pas vraiment de mode caméléon à adopter. Je suis persuadé que les artistes devraient plus se concentrer sur cet aspect quand il cherche un technicien, plutôt que de se laisser parasiter et flouter par la renommée ou le matos dans un studio, etcétéra. En fait, les choses vont se faire dans le bon sens, si tout le monde parle le même langage, a la même idée directrice, la même vision. Il faut donc «matcher» humainement et artistiquement avant tout.
Quels critères te guident pour choisir entre analogique, numérique ou les deux dans un projet ? En quoi ces décisions reflètent‑elles ton approche du travail ?
Oui le côté numérique ou analogique c’est quelque chose qui fait souvent débat dans les métiers du son. Mais en fait c’est un faux débat, faut juste être clairvoyant et pas se priver ni de l’un ni de l’autre. Pas se faire envahir par les possibilités de l’informatique, ou tomber dans le piège de trop avoir de matériels analogique…qui peut ralentir un workflow.. Il faut trouver son équilibre. J’ai depuis 6 ans repenser ma pratique en studio en faisant plus comme je fais en concert, et à l’inverse en concert j’essaye d’arriver à autant de précisionet de rigueur qu’en studio en utilisant mon matériel sur toutes les dates ( micros, consoles…) Globalement je suis très attaché à l’analogique. En live comme en studio j’ai beaucoup de périphériques et je mixe en analogique, c’est un peu old school comme vision, ça limite aussi les possibilités on va plus à l’essentiel. Mais L’enregistrement et le stockage sont très pratique avec le digital. On a plus peur que les bandes s’abiment, on peut avoir plusieurs sauvegarde sur nos disques durs ,exporter un show et le poster sur nos plateformes dans la foulée..
J’ai en revanche grandement limité mon travail en digital, les plugins, les edits, corrections.. tout ça. Je préfère que le corriger avec mon logiciel. Nous avons récemment enregistrer des morceaux en live avec Blooming Discord et nous n’avons absolument RIEN retouché, tout est comme nous l’avons joué, malgré certaines imperfections au profit de l’authenticité, de l’émotion. Je pense que ça en dit long sur qui je suis, et les artistes avec qui je bosse. Je suis quelqu’un de très connecté au «moment», au «contexte» et j’invite mes artistes à l’être aussi, à faire des choix, garder un témoignage du moment, plus qu’une recherche de perfection inutile et artificielle. L’essentiel, c’est la performance et l’authenticité, le reste est moins intéressant pour moi.
En live, le moment des balances et linecheck, peuvent être compliqués… Peux tu nous en parler ? Comment tu évites les problèmes ?
Oui c’est vrai que c’est toujours un moment particulier, un mélange d’excitation et d’appréhension….On a toujours peur que quelque chose se passe mal, d’avoir un problème matériel ou pas assez de temps pour s’installer. Au fil des années j’ai mis en place des routines et techniques pour optimiser et garantir un maximum d’efficacité et de sérénité. Par exemple je colle des gommettes de couleur partout…comme quand j’avais 10 ans, sur mes câbles, micros… partout ! Depuis 6 ans je me déplace d’ailleurs avec mon matériel : ma console, mes boitiers de scènes, mes micros, cables…et tous mes outils indispensables. Tout rentre dans quelques valises et je peux prendre le train, l’avion, en parfaite autonomie. Ça me permet d’assurer une qualité similaire concert après concert pour les artistes avec qui je travaille, et d’économiser beaucoup d’énergie et de stress lié au matériel mis à disposition. Avec Blooming Discord nous emmenons aussi tout le backline ( batterie, amplis, baffles guitare….) Toutes nos sources étant identiques, captées par les même micros placés au même endroit, dans la même console avec les même réglages, Notre son est donc très similaire et homogène d’un show à l’autre. C’est important pour moi vis à vis du respect envers le public et les artistes. Si je devais conseiller les groupes et jeunes techniciens son qui débutent pour les balances et linecheck. Je leur dirai d’arriver préparé et concentré ! D’être à l’heure avant tout. D’avoir checké leur matos en amont. D’avoir une idée précise de comment ils vont s’installer, et de bien envoyer à l’avance une fiche technique claire et précise à l’équipe qui va les accueillir…Et enfin, n’essayez pas de juste jouer plus fort que la tête d’affiche ! Car : Vous n’y arriverez pas ! et ce sera désagréable pour tout le monde soyez juste respectueux des équipes et du public en faisant un son propre et le plus agréable possible.
On pose souvent la question : « Pourquoi travailler dans l’ombre ? » Je vais te la poser autrement : pourquoi avoir choisi de rester dans l’ombre après avoir connu la lumière de la scène ?
En fait, je n’ai jamais vu ça comme un métier de l’ombre, en concert on est très visible… Les gens d’ailleurs après le show qui viennent à la console pour te remercier, discuter, savent que le son et la lumière ne se font pas tout seul. Les gens sont au courant de tout ça maintenant. On accompagne les artistes on forme une seule entitée avec eux, une hydre à plusieurs têtes mais un seul corps qui réalise un show. J’ai la chance en plus de continuer de faire des interviews pour des marques de matériel audio ou des magazines comme c’est le cas aujourd’hui, donc non je n’ai pas la sensation d’être dans l’ombre.J’ai suivi les opportunités qui m’ont mené d’artiste à ingé son. Mais ça n’a pas été à contre cœur ou par obligation…heureusement car ça serait peut-être une source de frustration, ça l’est peut-être pour certains techniciens, moi …pas du tout.
Actuellement, sur quels projets travailles‑tu et quels sont leurs styles musicaux ? Y a‑t‑il des différences notables entre eux ?
Sur quel projet je travaille, et bien j’ai toujours l’envie de faire des projets différents de rencontrer des gens différents et c’est ce qui m’a aussi amené à travailler en théâtre avec des compagnies de théâtre et danse, composer et concevoir des shows pour ce milieu la aussi. Actuellement j’ai deux projets en live qui sont Blooming Discord ( metal alternatif ) et Machinalis Tarantulae ( indus / goth ). Je suis avec Blooming Discord depuis fin 2023 c’est un collectif de jeunes musiciens talentueux avec une belle énergie, on joue sur de vrais amplis à lampes on a pas de triggers sur la batterie, mais on envoie un gros son moderne et authentique. Machinalis Tarantulae est un duo de musiciennes expérimentées qui mélangent la viole de gambe avec des guitares saturées, des beat et samples électroniques et industriels.
C’est une machine poétique, dansante et d’une grande technicité. Pour la partie studio je suis sur un disque en préparation d’un projet qui s’appelle N.I.G.A.M.G ( now i got a machine gun) qui est incroyable en terme de richesse artistique, d’influences, d’idées et c’est quelque chose qui me fait me remettre énormément en question aussi. Puisque même si c’est de la musique que j’écoute ( hip-hop, funk, electo , metal 90’s ) On ne peut pas appliquer de schéma préétabli, au contraire, on nage vraiment en eau trouble, on cherche, on doute, on essaye des trucs, on revient, on recommence et on va vers quelque chose le plus cohérent possible,c’est typiquement le genre de projet que j’aime, je peux être créatif sur les enregistrements et en recherche pour le mixage. Globalement, j’aime les gens qui sont aventureux, curieux au risque d’être incompris, comme je faisais moi même à mes débuts d’artiste. J’aime bien le principe d’essayer quelque chose : Quitte à se tromper faisons-le à 666% sans compromis, plutôt que d’essayer de coller, à une tendance, à quelque chose qui fonctionne à l’heure actuelle et qui sera jugé obsolète dans trois ou quatre ans.
Je te remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes questions. Souhaites‑tu ajouter quelque chose ?
Je vais juste rajouter que cette interview était très agréable parce qu’elle pose de vraies questions. On est toujours très content de pouvoir parler vraiment de nos métiers et pas juste d’échanger de manière très superficielle. Merci beaucoup au magazine et à toi également.




